Bernie Sanders et nous

La course en tête de Bernie Sanders dans la primaire américaine, dont chaque étape amplifie la dynamique, est observée avec beaucoup d'espoirs à travers le monde. Dans un contexte d'effondrement des repères traditionnels de la gauche telle que nous l'avons connue et de la désaffection à l'égard de la politique qui en est la conséquence, la percée du candidat socialiste constituerait presque une anomalie à l'échelle mondiale. Cette singularité, renforcée par la diversité des soutiens de celui qu'ils surnomment sans retenue "Bernie", ne remet pas seulement en cause l’establishment démocrate : derrière son succès et la perspective qu'il soit demain candidat, puis Président, c'est toute la théorie du "moindre mal" qui est fragilisée. Bien entendu, il faudra attendre le "Super Tuesday", au cours duquel 13 états vont voter pour les primaires démocrates, pour y voir plus clair. Mais il y a déjà beaucoup d'enseignement à tirer du mouvement amorcé. En effet, cette montée en puissance contredit un récit répété inlassablement : l'urgence de battre Trump est trop grande, trop importante, et justifierait de ne pas trop se déporter sur la gauche, au risque de "faire peur" à l'électorat démocrate modéré. Les victoires de Sanders dans le New Hampshire et le Nevada, et plus largement la dynamique de sa campagne, recomposent complètement la définition de ce qu'on considère comme l'électorat de gauche aux Etats-Unis, ouvrant le champ politique à des populations qui en étaient auparavant exclues. C'est ce que montrent les premières enquêtes sur les profils des personnes présentes lors de ses meetings, ainsi que l'analyse de ses soutiens. Aux milliers de jeunes (parfois très jeunes) qui portent la candidature de Bernie s'ajoutent en effet des personnalités qui dynamitent les codes traditionnels de la politique. Le rappeur Killer Mike avait créé l'événement en 2016 en révélant la découverte des points communs entre ses textes et les propositions de Sanders et continue quatre ans après de porter son programme audacieux sur les questions de justice et de discriminations raciales. L'année dernière, c'est l'artiste phénomène Cardie B qui a marqué les esprits, en se fondant sur le grand projet de Sécurité Sociale de Bernie Sanders pour appuyer sa candidature, puis affirmer dans le même élan qu'elle souhaitait elle aussi faire de la politique. Récemment, on a pu voir également le groupe mythique Public Enemy s'allier au candidat démocrate pour une affiche politique extrêmement audacieuse le 1er mars à Los Angeles, reprenant le slogan scandé par le groupe à la fin des années 80 : Fight the Power ! Ce qui est édifiant ici, c'est la dynamique vertueuse de radicalités de fond et de formes, revendiquées comme seules réponses "acceptables" face à l'horreur de la présidence Trump. C'est dans ce même mouvement qu'ont explosé ces dernières années ces personnalités politiques qu'on ne présente plus, d'Alexandria Ocasio Cortez à Ilhan Omar, qui incarnent le renouveau de la gauche américaine et peut-être, au-delà de leurs frontières, de la gauche tout court. Cette émergence égalitaire, où la voix de chacun.e existe et nourrit une ligne politique au-delà de la course présidentielle, est un modèle à suivre. Pour répondre aux arguments de sa prétendue radicalité, le mouvement autour de Bernie Sanders formule une réponse simple : sa stratégie électorale consiste à obtenir la plus large participation de l'histoire, là où c'est l'abstention de l'électorat populaire qui a permis l'avènement de Donald Trump. Mécaniquement, ses adversaires d'aujourd'hui et de demain ont intérêt à faire baisser la participation. Lorsqu'on revient au contexte français, cette situation évoque en creux les stratégies du pouvoir d'Emmanuel Macron en vue d'étouffer les aspirations démocratiques et de faire baisser la participation au jeu démocratique, de façon à obtenir un face-à-face avec l'extrême droite. Son hostilité épidermique à toute critique, tout comme la grande violence à l'égard des mouvements sociaux qui marquent sa mandature, sont à analyser sous cet angle. De mêmes, les récentes sorties présidentielles sur le communautarisme, puis du "séparatisme", participent de cette politique du découragement, condition d'un maintien de l'ordre en présence. L'effondrement des formes traditionnelles d'engagement, en premier lieu des partis et des syndicats, facilite le raisonnement par l'absurde du "essayez la dictature et vous verrez"... Jusqu'à un certain point. Car à ce jeu de la disparition de la politique, le seul espace qui semble se consolider "en tant que Parti" est bien le Rassemblement National. Triste ironie, qui nous rappelle l'urgence contemporaine de "sauver" la politique : un sauvetage en forme de self-defense à l'échelle de la société toute entière, faisant parcourir un chemin qui est celui du goût retrouvé pour l'engagement. A ce titre, il s'agit évidemment de s'inspirer du dynamisme des expériences démocratiques à travers le monde, dont le mouvement autour de Bernie est une expression parmi d'autres. Mais cela ne peut signifier la reproduction copie-conforme de celles-ci : le travail de self-defense politique, indissociablement individuel et collectif, partira des spécificités de chacun de nos écosystèmes sociaux et environnementaux. C'est la pari que nous faisons avec la FRAP, école de formation politique 100 % gratuite et indépendante, dont les processus de recrutement et d'enseignement définissent le rapport à la politique comme un enjeu générationnel. En partant de l'idée que la voie plus raisonnable aujourd'hui pour accéder au pouvoir, est de "Fight the power". Ulysse Rabaté Président de l'association Quidam