Construisons un contre-pouvoir écologique - Lucile Schmid

Jeunesse, jeunesse que d’espoirs ne portes-tu pas lorsqu’il s’agit d’écologie! Le visage de Greta Thunberg, les discours de Greta comme on l’appelle familièrement en sont le symbole en France, en Europe, dans le monde. Ils provoquent des réactions émotionnelles, affectives. On aime, on n’aime pas. On dénigre ou on encense. Il faut choisir son camp. Pour ou contre Greta. Pour ou contre ces mouvements de jeunesse avec en arrière-plan une forme de condescendance. Que jeunesse se passe. Ils redeviendront raisonnables ceux-là même lorsqu’ils travailleront, auront des enfants, vieilliront.


Sauf qu’aujourd’hui la seule condescendance est loin d’être la principale explication et la raison pourrait être bien davantage du côté de la jeunesse que de ceux qui invoquent la rationalité. C’est plutôt une animosité d’un nouveau genre qui se manifeste. Elle dépasse évidemment la personne de Greta Thunberg, même si la violence de certains commentaires sur son physique, son élocution, les manipulations dont elle serait l’objet laisse songeur. Si elle avait été un garçon aurait -elle été autant attaquée? Pas avec les mêmes arguments en tous cas .

Hormis Antonio Guterres secrétaire général de l’ONU, la jeune Suédoise n’a guère d’alliés chez ceux qui sont au pouvoir. Elle avait certes été accueillie et écoutée poliment à Davos. Mais elle a franchi une ligne rouge en portant plainte notamment contre plusieurs Etats dont la France et l’Allemagne pour inaction face à la crise climatique au nom de la convention des droits de l’enfant de l’Unicef, à New York en septembre 2019. Depuis les masques sont tombés; le changement climatique est une affaire trop sérieuse pour écouter une gamine. C’est aux Etats, aux experts de se mobiliser et d’agir. Au fond Greta c’est la mouche du coche..


Vraiment? Où cette animosité nouvelle puise-t-elle ses racines? L’un des intérêts de ce qui se passe autour des mobilisations de la jeunesse et du phénomène Thunberg, est aussi de dévoiler l’ampleur des résistances au changement écologique, y compris chez ceux qui en sont les hérauts diplomatiques. Il y a presque quatre ans en décembre 2015, à la Cop 21 l’addition des contributions nationales des Etats situait le réchauffement climatique autour de 3,5 degrés. Depuis ces propositions n’ont été améliorées qu’à la marge. Les principaux signataires de l’accord de Paris ont surtout passé leur temps à gagner du temps.

La difficulté à agir est réelle. Transformer l’organisation économique et sociale d’un pays -ce qu’implique les défis écologiques- est vertigineux. Il s’agit de repenser les enjeux de lutte contre les inégalités, de justice sociale, d’affectation des ressources publiques et privées, de rôle des acteurs dans les territoires, à l’échelle nationale et européenne. Il s’agit d’imaginer la formation, les qualifications et les emplois qui correspondent à ce nouveau modèle. Il s’agit de déployer une véritable solidarité nationale à l’égard de ceux qui subiront de nouvelles formes de précarité pendant cette période qui s’annonce longue et ardue. Ce dernier point est d’autant plus important que nous venons de vivre plusieurs décennies de précarisation. Nous devons aujourd’hui associer le combat pour préserver la planète et surtout le sort de ceux qui l’habitent, à une véritable justice sociale. Or ce ressort manque assez cruellement dans les propositions actuelles qui traitent trop souvent de la vulnérabilité et de l’adaptation comme si riches et pauvres étaient à égalité. La transformation écologique requiert des mécanismes de compensation particuliers vis-à-vis des plus précaires. Ce principe doit être posé au fondement des programmes d’action.


Sans nier cette complexité, il reste incompréhensible que ceux qui sont en situation de responsabilité n’utilisent pas les leviers dont ils disposent pour s’engager. Ils pratiquent à l’inverse un « greenwashing » politique condamnable. Chaque jour dévoile son lot d’incohérences et de dérobades. L’art de la fuite. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier l’attitude des grands Etats développés face au enjeux écologiques. Le commerce entre Etats reste dicté par des principes totalement anti-écologiques comme l’ont illustré les débats sur le Ceta ou l’accord avec le Mercosur. Les politiques de formation et d’emploi n’intègrent qu’à la marge les liens nécessaires entre économie et écologie. L’agriculture peine à se transformer. Les coûts de l’inaction écologique ne sont pas intégrés. La France ne fait pas exception, alors qu’elle subit déjà les conséquences du dérèglement écologique sur ses côtes, en termes de santé publique, ou de montée des inégalités environnementales. Pourtant elle aurait les moyens d’être un pays leader de la transformation écologique, et de respecter l’accord de Paris dont elle pouvait être fière. Son territoire, ses capacités d’innovation, son rôle d’influence en Europe et dans le monde, autant d’éléments qui plaideraient pour un vrai engagement écologique. Seul le projet écologique est en mesure de remettre notre société en mouvement et de donner une perspective à cette jeunesse si souvent invoquée, trop peu écoutée et respectée.


Reste alors à imaginer comment rendre la vitalité et les aspirations de cette jeunesse partie prenante de l’exercice du pouvoir pour modifier l’ordre des priorités. L’interpellation et l’activisme ne suffisent pas face à l’urgence écologique. La question posée est celle de l’organisation d’un véritable contre-pouvoir dont la fonction serait à travers des propositions concrètes de dessiner les contours d’un projet politique et institutionnel alternatif. Il pourrait prendre la forme d’un « shadow cabinet écologique » qui à chaque proposition phare du gouvernement lui opposerait une contre-proposition dictée par le principe de respect de l’accord de Paris et plus généralement d’un scénario de 1,5 ou 2 degrés pour l’Europe et le monde. Qui en serait membre? Des personnes engagées et crédibles, des jeunes et d’autres moins, des personnes capables de représenter les enjeux écologiques dans leur diversité, de les mettre à la portée de tous et de faire preuve d’une grande détermination.


Lucile Schmid - Co-fondatrice de la Fabrique Ecologique