De Santiago à Madrid, les inégalités teintent les débats sur le climat

La 25e conférence des Nations Unies sur le climat (COP25) qui s’est ouverte le 2 décembre 2019 à Madrid (Espagne) intervient dans un contexte international particulier, précédée d’alertes de la communauté scientifique et de mobilisations de la société civile enjoignant les responsables politiques à agir. Cela sans occulter un contexte qui a vu les inégalités creuser un fossé entre une poignée de privilégiés et le reste de la population.


En préparation depuis de nombreux mois, la COP 25 qui devait se tenir à Santiago, au Chili, a été annulée – le pays étant en proie à une grave crise sociale – et « déplacée » à Madrid. La capitale espagnole accueille les représentants de 196 pays dont les plus gros pollueurs que sont l’Union européenne, les Etats-Unis ou la Chine, appelés à relever leurs ambitions : réduction des émissions de gaz à effet de serre, financements plus importants pour les pays du Sud, mise en place d’un nouveau fonds relatif aux pertes et préjudices pour aider les communautés déplacées par les changements climatiques.


Les chiffres par lesquels on attaque la deuxième semaine de cette COP 25 annoncent une couleur qui tire davantage sur le noir que sur le vert : les pays du G20 sont responsables de 80 % des émissions mondiales, elles-mêmes en augmentation de 1,5 % par an en moyenne depuis dix ans, et restent, par leur passivité, complices d’un système nous menant droit dans le mur alors qu’ils ont les moyens d’agir. Si l’inaction compromet notre capacité à respecter une trajectoire limitant le réchauffement à 2 °C, elle induit des impacts humains terribles qui ne connaissent pas de frontières : les inondations, canicules, sécheresses, exacerbées par le réchauffement de la planète sont des menaces réelles qui tuent dans les pays pauvres depuis longtemps déjà, et dans les pays riches désormais aussi.


L’aggravation de la crise climatique compromet également la vie de millions de personnes vulnérables et les placent de façon dramatique devant la contrainte de fuir leur habitat. Au cours des dix dernières années, 20 millions de personnes par an ont ainsi été forcées de quitter leur foyer. Et 80 % de ces personnes déplacées vivent en Asie qui concentre la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Les déplacements provoqués par les changements climatiques sont maintenant la première cause de déplacements internes, avant les séismes, éruptions volcaniques ou conflits. Et le cercle vicieux des impacts laisse présager bien pire puisque la faim, la pauvreté et les conflits se voient eux aussi aggravés par la crise climatique, qui participe à l'instabilité dans de nombreuses régions telles que le Sahel déjà en difficulté du fait de son contexte géopolitique et humanitaire.


Changer le système, pas le climat


Sur ce tableau assez sombre, la France ne se distingue guère de ses pairs et fait figure de mauvais élève parmi les pays riches. Elle se rend même coupable du retard du siècle selon Oxfam, Notre Affaire à Tous, Greenpeace et la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’Homme qui pointent depuis un an, à travers la campagne « L’Affaire du Siècle »{1}, les échecs des gouvernements actuels et passés et veut faire reconnaître leur obligation légale à agir. Notre empreinte carbone a ainsi augmenté au cours des 25 dernières années et nous accusons un retard dans le déploiement des énergies renouvelables, en décalage avec la prise de conscience environnementale des citoyens qui placent le climat parmi leurs préoccupations majeures, avant l’emploi ou la sécurité{2}.


L’insuffisante mise en œuvre de la transition écologique en France et dans le monde créée un fossé énorme entre les dirigeants et les citoyens, dont les demandes se font plus vives pour « changer le système, pas le climat ». Des citoyens d’autant plus impatients qu’ils sont conscients que la volonté politique suffirait à combler un autre fossé, celui entre les alternatives désirées : une société inclusive et unie, une égalité entre hommes et femmes, des énergies renouvelables, l’agriculture biologique, etc. et une réalité qui provoque le rejet : utilisation des énergies fossiles, des pesticides, mainmise des multinationales, fuite des capitaux du fait de l’évasion fiscale. Ce qui se dessine en creux, de façon structurelle, est l’obsolescence et la critique d’un système qui créé physiquement les changements climatiques, et économiquement les inégalités et la pauvreté.


C’est ce qu’Oxfam avait mis en lumière lors de la COP 21 à Paris en 2015, révélant que les 10 % les plus riches étaient responsables de 50 % des émissions mondiales liées à la consommation ; tandis qu’en parallèle seules 25 entreprises mondiales étaient à l’origine de 50 % des émissions liées à la production{3}. Puis en 2017, en révélant que 8 personnes possédaient autant de richesses que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. La concentration de la responsabilité de la crise climatique et des inégalités sociales parmi ces acteurs qui détiennent outre leur capital économique, une influence du fait de leur proximité avec les décideurs politiques, impose plus que jamais de les réguler, d’encadrer leurs activités et de revoir les règles qui font que la croissance économique est accaparée par une poignée de privilégiés, au détriment du plus grand nombre. Car devant la régulation publique, et face aux aspirations des populations à vivre dignement, grandes entreprises et grandes fortunes peuvent jouer un rôle et faire aujourd’hui partie de la solution aux problèmes qu’elles ont contribué à créer hier.


D’autant que les pertes économiques inhérentes aux phénomènes climatiques extrêmes sont équivalentes à 2 % du PIB des pays, et font peser un risque systémique majeur si le système financier n’amorce pas rapidement la transition vers des actifs bas carbone. Alors que va se clore une année marquée par une mobilisation historique pour le climat, les dirigeants politiques doivent cesser de faire peser sur les épaules des plus pauvres les coûts croissants des catastrophes climatiques et des inégalités. Pour cela, ils doivent mettre en œuvre une fiscalité progressive et redistributive, réduire plus rapidement leurs émissions de gaz à effet de serre, soutenir la mise en place d’un nouveau fonds relatif aux pertes et dommages afin d’aider les communautés pauvres à se reconstruire après des catastrophes climatiques. Autant d’actes qui répondront vraiment aux demandes pour la justice climatique et sociale.


Cécile Duflot, présidente d'OXFAM France


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{1} L’Affaire du Siècle est une campagne menée par la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’Homme, Greenpeace, Notre Affaire à Tous, Oxfam France en décembre 2018 http://laffairedusiecle.net


{2} Selon un sondage Ipsos-Sopra Steria, septembre 2019.


{3} Chiffres issus du rapport de l'ONG Carbon Disclosure Project réalisé en collaboration avec le Climate Accountability Institute, 2017.