"Dessine-moi une ville humaine"

«Papa, c'est quoi une ville humaine ? ». C’est par ces mots qu’un soir mon fils de 6 ans me mis au défi de lui résumer ce qu'il avait lu sur un énième document municipal qui trainait sur la table du salon. J'ai conscience que la position de Maire n'est pas une position ordinaire : pourtant, des épisodes comme celui-ci me poussent à considérer que c'est justement une position privilégiée pour se poser des questions très ordinaires. Sur le collectif, le sens de la vie ensemble, la politique.


Une ville humaine... Vaste programme ! Loin d’être une douce utopie (ou à l'inverse, un chaos angoissant), demain se construit très concrètement, dans notre quotidien. Plus que jamais, la question du monde que nous laissons à nos enfants se pose, du point de vue de l'état de notre planète bien sûr, mais aussi de celui des liens entre les êtres humains qui l'habitent. Je revendique, avec d'autres, l'idée que l'échelle communale est un lieu inestimable pour répondre cette question très politique.


Sans revenir sur l’Histoire, les communes ont toujours été les lieux d’une expression privilégiée de la chose publique. A cet égard, la décentralisation a été, à son époque, un outil performant de l’émergence d’un «pouvoir citoyen». Autonomie, engagement, service public en étaient les mots d’ordre. L’éducation populaire, les pratiques artistiques, culturelles, les sports populaires, combien d’exemples avons-nous toutes et tous en mémoire, de ce service public local nous ayant permis de grandir, de se forger, de s’engager. Ainsi, à Fontenay, les classes de découvertes sont désormais gratuites pour tous les enfants de la ville.


« Il reste de belles causes à défendre » écrivait l’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira dans ses Murmures à la jeunesse, comme un clin d’œil, trois ans plus tôt, à l’engagement de Greta Thunberg et de sa génération en faveur de notre Terre commune. Ces rêves, ces espoirs qu’amène avec elle la jeunesse lorsqu’elle s’approprie pleinement sa citoyenneté nous renvoient sans cesse à la finalité même de notre mandat : assurer l’intérêt général. C’est bien là que nos communes sont utiles. Lorsque 60% de la restauration scolaire est bio, qu’un menu de substitution existe, que la vaisselle est végétalisée afin d’en finir avec les perturbateurs endocriniens ou bien lorsque nous innovons via un fond de dotation pour soutenir l’offre culturelle et sportive de notre ville tout en valorisant son attractivité économique, c’est par cette libre administration locale que nous pensons, pour demain, les solutions aux problèmes globaux.


Mais soyons honnêtes, qui se pose encore la question, de nos jours, de faire de nos communes des espaces innovants, bienveillants, bouillonnants où politique rimerait réellement avec l’organisation de la vie de la cité plutôt que vaines chamailleries et calculs boutiquiers. Alors on nous fait rêver : métropole, dynamisme, synergies, mobilité, efficacité. Tant d’éléments de langage, si chers à ceux qui les écrivent, qui masquent une triste réalité : austérité et marche forcée.

Comme l’hydrogène et l’oxygène de l’eau que nous buvons, ils sont inséparables.


Depuis près de 15 ans, l’Etat, donc celles et ceux qui le gouvernent, ont entrepris une vaste opération de recentralisation du pouvoir. Du moins, une casse organisée du processus de décentralisation territoriale. Affaiblissement du pouvoir d’action des collectivités territoriales, par l’interdiction ou l’assèchement des moyens humains et budgétaires, technocratisation des structures de décisions, discrédit jeté sur l’action des élu.e.s locaux.ales… La liste est longue, et n’est pas prête de s’arrêter.


Les collectivités et les services publics locaux étant uniquement vus comme des coûts, ils peuvent sabrer à leur guise, quitte à détruire des pans entiers de politiques publiques utiles au quotidien de millions de français.es. En parallèle, la réorganisation territoriale imposée à marche forcée par les lois NOTRe et MAPTAM a complètement transformé les capacités d’agir des collectivités. Avec l’avènement des territoires, nous sommes arrivés à la quintessence de l’incohérence de nos « réformateurs ». Pour simplifier, on crée un échelon de plus ! Pour économiser, on mutualise et on réduit les dotations ! Logique.


Amener le pouvoir au plus proche des citoyens, leur permettre une implication directe dans des structures de décisions qui agissent sur leur vie quotidienne permettant l’émergence d’une forme de contre-pouvoir indispensable dans une démocratie vivante, c’était inconcevable ! La « démocratie des métropoles » ça par contre c’est un projet d’avenir !


Pourtant, à bien y regarder, ce sont deux logiques qui s’affrontent en matière de construction démocratique. L’une, qui sous couvert de réduction des dépenses publiques vise à chercher toujours plus de compétitivité pour accompagner le souffle néolibéral. L’autre qui encourage les structures de coopération, mène des politiques publiques à toutes les échelles pertinentes pour partager les richesses, renforcer la démocratie locale et répondre aux besoins de la population.


Le choix paraît simple, et pourtant, c’est le monde qui doit être réinventé. « La fin de leur monde » disait ma génération. « Le Monde ou rien » dit celle qui suit. Un monde qui, partout où se morcellent les vieux systèmes, se repense par le bas, horizontalement, et m’évoque les vers de Shurik’n, comme la plus belle définition de la ville humaine : « Quand est ce qu’on y arrive ? Là où le bonheur désaltère ; Où l'futur se construit, sans cris, sans mecs à terre ; Ni de centrale en fuite, rien sur le compteur Geiger ; Et finalement conscient qu’ici, on est que locataires. »


Jean-Philippe Gautrais,

Maire de Fontenay-sous-Bois