Fuck la politique ? - Ulysse Rabaté

« Je suis l’Amérique. Je suis cette partie du pays que vous ne voulez pas reconnaître. Mais habituez-vous à moi. Noir, sûr de lui, insolent ; mon nom, pas le vôtre ; ma religion, pas la vôtre ; mes ambitions, pas les vôtres ; habituez-vous à moi. »


Si Muhamed Ali suscitait, par ses prises de position, la détestation d’une partie de l’Amérique en pleine révolution raciale, il est devenu dès la fin des années 60 et son refus d’aller combattre au Vietnam une inspiration pour la gauche, aux Etats-Unis mais aussi bien au-delà, dans les démocraties occidentales.


Pourquoi convoquer Ali aujourd’hui ? Parce qu’il incarne, selon nous, une forme de quintessence de « valorisation » de la politique, comme idée et comme représentation. Notre capacité à prendre comme référence la radicalité de ces positions, forcément scandaleuses à l’égard de l’ordre social et moral dominant révèle sans aucun doute notre capacité à nous y opposer. En effet, la définition que l’on pourrait dire « de gauche » de la politique n’est-elle pas cette dimension dynamique de la critique ? Or ce que nous constatons aujourd’hui, c’est l’affaiblissement de la « charge positive » de la politique. Intégrée au champ politique, une action ou une personnalité devient louche, coupable d’être « orientée » voire, pour reprendre une expression qu’on entend beaucoup ces derniers temps, de s’associer à « quelque chose de sale ».


En face de cette conception dépréciée de la politique, ce qui pourrait être appelé « la fausse neutralité » prospère : les normes dominantes, considérées comme naturelles et immuables se confortent de fait par la suspicion à l’égard de tout discours les remettant en cause. Sous ce prisme, Ali serait « allé trop loin », aurait dû « moins se mêler de politique », « faire attention à la récupération » etc. Pour prendre un exemple plus contemporain, la militante climatique Greta Thunberg est accusée (et pas seulement à droite) d’être une adolescente instrumentalisée. Sous-titre : attention, il y a de la politique derrière tout ça.


Et alors ? Ou plutôt : heureusement.


De là où nous sommes, nous pointons le lien entre d’un côté, le triomphe de la fausse neutralité, de « l’apolitisme » érigé en qualité, et de l’autre l’effondrement des formes traditionnelles d’engagement qui ont structuré l’espace de la gauche politique depuis 1945. La « dévalorisation » (ou disparition) de la politique est ainsi manifestement un produit de l'évolution des systèmes de gouvernement et du discrédit des relais traditionnels de la politique (partis, mouvements, idéologies). Mais c'est aussi et surtout un réel qui produit des formes de vie et de mobilisation qui fonctionnent en décalage avec tout ce à quoi la gauche était habituée. Dans ce réel les initiatives se multiplient que ce soit à travers une mobilisation pour faire réparer les ascenseurs en panne, le nettoyage autonome d’un quartier par les jeunes qui y vivent, ou même la marche spontanée pour le climat : beaucoup agissent très politiquement tout en refusant de se voir associé-e-s à une démarche politique.


Cette contradiction est à dépasser d’urgence et de ce point de vue, nous sommes toutes et tous à éduquer. Il ne s’agit pas tant de « redonner le goût de la politique » au plus grand nombre, dans un état d’esprit avant-gardiste qui a tant montré ses limites, que de faire un travail attentif d’enquête et de conversation en direction de l’idée de politique dans la société. Et si ce travail fait exploser toute une série de repères et d’oppositions qui étaient les nôtres auparavant, allons-y : c’est peut-être le seul moyen de retrouver la trace de ce qui a en apparence disparu.


En effet, tout se passe comme si le champ politique était considéré comme non-conflictuel, au sens où l’investissement dans celui-ci n’est plus perçu comme une voie crédible et seine de poser et affronter les problèmes. Dans une perspective optimiste, ce constat conduit immédiatement à chercher ailleurs, là où ces conflits sur l’idée que l’on se fait du monde continuent de se formuler.

C’est ce à quoi nous travaillons avec l’association Quidam. Pensée comme un incubateur d’idées et de personnalités politiques, notre structure vise explicitement à révéler le potentiel politique d’initiatives menées sur le terrain. Notre objectif est ainsi d’ouvrir des espaces pour déconstruire les dynamiques d’aseptisation et de neutralisation qui les visent.


Dans le cadre de travail politique que nous ouvrons, le modèle français de l’éducation populaire, issu de la Libération, rencontre les expériences d’empowerment venues des Etats-Unis et d’Amérique Latine. Ce qui nous invite à regarder de près, par exemple, le travail de l’association U.S. Justice Democrats, en constatant que la transformation du corpus politique du parti démocrate est indissociable du changement notable de la sociologie de certain-nes de ses responsables, à l’image d’Alexandria Ocasio-Cortez.


Le nom de notre association, Quidam, cette personne dont on ignore et dont on tait le nom, est un appel à faire revenir cette expertise de l’ordinaire dans le jeu politique. Mais c’est moins un appel aux politiques qu’un appel au terrain : si nous ne revendiquons pas la dimension politique et conflictuelle des initiatives que nous menons, alors celles-ci seront récupérées : non par la politique « affreuse, sale et méchante », mais par l’ « ordre naturel » des choses, comme disait Pierre Bourdieu.


Alors, Fuck la politique ? Affronter cette question peut être considéré comme un enjeu générationnel. Dans tous les cas, c’est à ce niveau que nous plaçons notre travail – et nos ambitions.


Ulysse Rabaté – Conseiller municipal de Corbeil-Essonnes, Président de l’association Quidam