Les coopératives : un modèle moderne

Les coopératives sont de retour ! Cette forme d’entreprise de l’économie sociale que le capitalisme financier aimerait voir disparaître connaît un regain d’intérêt.

Au cours des cinq dernières années, le nombre de Société Coopérative et Participative (SCOP) et de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) s’est accru de 22% et leurs effectifs de 15%. Les SCIC connaissent un engouement avec 700 coopératives dans des secteurs très variés, comme les énergies renouvelables (Enercoop), l’auto-partage (Citiz) ou encore le streaming équitable (1D Lab). Le modèle de coopératives de consommation, après un déclin, redémarre avec de nouvelles formes d’organisation et d’implication des citoyens comme c’est le cas pour certains supermarchés coopératifs tels que La Louve à Paris et La Cagette à Montpellier. Le logement n’est pas en reste avec la vitalité de l’habitat coopératif (Le Village Vertical). Face à l’Ubérisation du travail, les Coopératives d’Activité et d’Emploi (CAE) proposent un modèle innovant conjuguant souplesse entrepreneuriale et sécurité salariale. On entend à nouveau dire qu’une « banque coopérative qui appartient à ses sociétaires, ça change tout ». La gouvernance coopérative est en passe de redevenir tendance.


D’où vient ce vent qui souffle dans les voiles coopératives ? Qu’est ce qui change pour expliquer un retour de flammes vers des formes d’organisation qui ne datent pas d’hier : les Fruitières de Comté ne furent-elles pas inventées au moyen-âge ? Premier signe, après une domination sans partage de la compétition et du chacun pour soi, on assiste à une redécouverte des vertus du mot « coopération ». Coopérer c’est faire ensemble. Des formules comme « seul on va vite, ensemble on va loin », ou « libres comme l’individu, forts comme le collectif » attirent des jeunes, des entrepreneurs, des acteurs du territoire. Après les Pôles de Compétitivité, ont émergé des Pôles de COOPERATION Territoriale (PTCE). Un jeune diplômé de grande école sur deux aimerait travailler dans l’ESS qui défend ces valeurs de coopération d’après un sondage Ipsos.

La mondialisation et ses excès, écologiques ou sociaux, suscite des initiatives nombreuses et innovantes pour inventer une nouvelle économie « de proximité » qui soit non délocalisable, équitable et durable. Les coopératives y font valoir leur gouvernance à savoir :« une personne, une voix » et leurs règles de réinvestissement local des excédents. On voit mal les salariés associés d’une SCOP, réunis en assemblée générale, décider de la délocalisation de leur propre outil de travail !

Contrairement à une idée reçue, on peut entreprendre en coopérative dans tous les secteurs. Les zones de force restent les coopératives agricoles (40% du secteur agro-alimentaire) et les coopératives bancaires (60% des dépôts bancaires). Hélas, enchainées à l’hyper concurrence et au gigantisme (« too big to fail »), elles peinent parfois à maintenir leur spécificité de gouvernance coopérative et n’ont pas échappé par moment à une certaine banalisation. Le contexte doit les amener à revenir à leurs fondamentaux. L’enjeu pour le mouvement coopératif est de rapidement investir des secteurs émergents à fort potentiel comme la transition énergétique. En Allemagne près de 50% de la production d’énergie renouvelable est réalisée par des coopératives. Nous partons de loin en France, mais des initiatives se multiplient comme Ferme de Figeac, Combrailles Durable ou Enercitif à Paris qui sont des coopératives de production solaire et éolienne qui portent des projets citoyens d’un autre modèle de développement. L’alimentation durable (Biocoop), le vieillissement (Habitat et Humanisme), l’économie circulaire (Groupe Demain), mais aussi les activités culturelles (CAE Clara) sont des secteurs sur lesquels on entreprend de plus en plus en coopérative.


La gouvernance des coopératives, sociétés de personnes, diffère de celle des sociétés de capitaux sur deux points essentiels, en partant d'une définition simple de la gouvernance : cette dernière définit les modalités de préparation des décisions, de leur mise en œuvre et de l'évaluation de leurs résultats tout en décidant qui contrôle quoi et comment. Dans une société de capitaux, le pouvoir de contrôle dépend de la fraction du capital détenu. 51 % du capital = 51 % des voix. Dans une coopérative une personne = une voix quel que soit le capital détenu. L'autre différence essentielle tient à l'affectation des résultats : dans une coopérative les résultats sont mis en réserve et les réserves sont impartageables. Les richesses créées restent dans l'entreprise et sont transmises à la gouvernance des générations futures. Ces deux points distinguent les entreprises coopératives par exemple des entreprises à mission créées par la récente Loi Pacte.


Les coopératives seraient-elles donc un paradis de gouvernance ? Certes non. Le triangle de la réussite tient en l'articulation entre des valeurs comme la démocratie ou la propriété sociale, les statuts (Loi de 1947, Loi Scop 78, Loi ESS 2014) qui incarnent ces valeurs et des pratiques concrètes cohérentes avec les valeurs et les statuts. Le principe une personne une voix n'est pas si facile à appliquer et parfois des coopératives le perdent de vue. La démocratie devient formelle ou lointaine. D'où l'enjeu d'auditer et de rendre compte de la réalité de la vie coopérative. C'est ce que l'on appelle la révision coopérative.


Au-delà de la question de la mise en pratique réelle des principes, la gouvernance coopérative est soumise à deux challenges. D'abord passer d'une démocratie représentative à une démocratie délibérative. À l'heure de l'entreprise libérée on ne peut se contenter d'une Assemblée Générale (AG) annuelle pour adopter des comptes et élire un conseil d'administration. La gouvernance coopérative doit permettre de participer davantage aux décisions. Ensuite, et enfin la gouvernance coopérative doit intégrer davantage la notion de parties prenantes. Actuellement tout le pouvoir va à une catégorie de coopérateurs : les salariés dans une Scop, les agriculteurs dans une coopérative agricole, les consommateurs dans une coopérative de consommation. À l'avenir, les gouvernances coopératives devraient associer l'ensemble des parties prenantes. Par exemple, si les consommateurs siégeaient au CA d'une coopérative agricole on éviterait peut-être certains problèmes...


Hugues Sibille

Président du Labo de l'ESS