Paris, capitale de la finance verte ? - Gabrielle Siry

Attitude responsable des institutions financières, solutions de financement spécifique pour les PME vertes, développement des fintech verte et financement des associations caritatives et de protection de l'environnement... A l'approche des élections municipales, quel rôle la ville peut-elle jouer en matière de finance verte ?


En cette année 2019, la finance verte est partout, du G7 aux superviseurs financiers, qui viennent d’annoncer la mise en place de commissions d'évaluation des engagements des institutions financières en matière de verdissement de la finance, en passant par la place de Paris, qui, via l’initiative Finance for tomorrow, vise à faire de la capitale une place de référence en matière de finance verte.

Les villes, qui abritent aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale, ont un rôle clé à jouer dans la lutte contre le réchauffement climatique (le secteur du logement est par exemple responsable de plus de 30% des émissions de gaz à effet de serre) et se doivent d’améliorer la qualité de vie des habitants, qui seront directement impactés par le changement climatique notamment du fait de vagues de chaleur de plus en plus fréquentes. La création du C40, organisation internationale regroupant les grandes villes les plus actives dans la lutte contre le changement climatique, et présidée par la Maire de Paris jusqu’à fin 2019, témoigne de cette prise de conscience du rôle clé des métropoles dans la préservation du climat, notamment après le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris.


Toutefois, alors que les montants investis dans les obligations vertes et les technologies propres augmentent fortement (155 milliards d'obligations vertes émises en 2017 contre 42 en 2015, selon l’association Climate chance), ces financements ne représentent encore que 2% du marché obligataire. Quel peut-être le rôle d’une collectivité publique dans le verdissement de la finance, et en particulier de Paris où sont établies nombre de grandes institutions financières ?


Finances publiques : emprunt public, Paris fonds vert et budget carbone


Les obligations vertes ou green bonds sont des obligations émises par une entreprise, une collectivité territoriale, un État ou une organisation internationale et spécifiquement destinées à financer des projets ou des activités générant un bénéfice environnemental direct. La Ville emprunte déjà sur les marchés en émettant des obligations vertes ou « green bonds », pour financer des investissements s’inscrivant dans les objectifs du plan Climat de la Ville (dernier emprunt en 2017 de 320 millions d'euros à long terme pour une demande d’1,3 milliard d’euros qui confirme la forte demande pour ce type de titres associant solidité financière et critères environnementaux).


Paris a également mis sur pied un fonds d’investissement doté de 500 millions d'euros dédié au financement des start-ups et PME vertes qui contribuent à l’atteinte des objectifs climat de la ville (réduction de 50% des émissions de gaz à effet de serre, de 35% les consommations et atteinte de 45% d’énergies renouvelables d’ici 2030 et ville neutre en carbone et à 100% d’énergies renouvelables en 2050). Ce fonds a vocation à investir dans des PME à fort potentiel de croissance qui portent, pour Paris et ses habitant-es, des solutions innovantes en matière de transition écologique dans un des domaines suivants : logement durable, mobilités, énergies renouvelables, qualité de l’air, gestion des déchets, NTIC au service de la lutte contre le réchauffement climatique.


Afin d’assurer le respect des objectifs ambitieux du plan climat de la Ville, la publication d’un « budget carbone » pourrait venir matérialiser la contrainte en matière de capacité d’émissions restantes permettant de respecter l’objectif de neutralité carbone de la Ville de Paris pour 2050, comme c’est déjà le cas à Manchester, Francfort (Allemagne), Vilvorde (Belgique) ou Modène (Italie).

Le budget municipal serait évalué au regard du climat, et chaque ligne budgétaire sera affectée dans une des quatre catégories suivantes : neutre, favorable au climat, ambigu, ou défavorable au climat. L’Institute for climate economics évalue déjà un certain nombre de budgets publics sous ce prisme. Cette information permettrait aux élu-es et citoyen-nes d’avoir une idée de la contribution du budget municipal à l’atteinte des objectifs climat de la ville, et d’aider à décliner les actions correspondantes à prendre, notamment en matière de gouvernance. Le conseil municipal de Manchester a ainsi créé un « groupe de coordination zéro carbone », qui rassemble plusieurs services municipaux (planification, développement stratégique, service juridique, finances, logement, etc.).


Politique d’innovation


La Ville de Paris a œuvré à faire de la capitale un lieu accueillant pour les entrepreneurs et entrepreneuses afin de favoriser la création d’un écosystème d’innovation à même de faire émerger les solutions de demain notamment en matière environnementale, qu’il s’agisse d’énergies renouvelables, d’efficacité énergétique, de transports propres, de gestion des déchets ou de traitement de l’eau. L’accès au financement et le développement des PME vertes, qui créent le plus d’emploi et sont les plus susceptibles d’être la source d’innovations dites « de rupture » que les grands groupes, est en effet un des grands défis de la finance verte. A Paris, ce sont ainsi 100000m2 qui sont dédiés à l’accueil et au développement des start-ups et PME (couveuses, pépinières, accélérateurs et incubateurs) alors que l’aide Paris innovation amorçage permet aux jeunes entreprises innovantes de bénéficier d’un financement dans la phase d’amorçage ou de développement.


Dans un contexte de difficulté d'accès aux financements des PME, notamment vertes, la ville de Paris pourrait renforcer la présence et l’accompagnement des fintech vertes - ces start-ups et PME de la finance numérique qui flèchent l'épargne de clients soucieux de son utilisation vers des projets responsables (crowdfunding pour projets verts par exemple) - au sein des incubateurs et accélérateurs de la Ville, notamment ceux consacrés en partie à l’accueil d’éco-activités comme le « Paris Nord Express » du 18e arrondissement.

La Ville de Paris a également mis en place des programmes de mentorat comme Women4Climates dans le cadre du C40 afin d'accompagner de jeunes femmes actives sur les questions climatiques à faire aboutir leur projet. Les femmes, premières victimes du changement climatique - une femme a 14 fois plus de chances de mourir à la suite d'une catastrophe climatique - sont encore trop peu associées à la conception des solutions.


Pour ce qui est de l'entrepreneuriat, tous secteurs confondus, les entrepreneuses totalisent toujours 2,5 fois moins de fonds reçus que les hommes entrepreneurs et que les équipes exclusivement féminines ont 30% de chances en moins d’obtenir des financements. Dans ce contexte, la Mairie de Paris pourrait réserver certaines places dans les incubateurs de la ville, notamment ceux accueillant des eco-activités, à des projets portés par des femmes afin d’accroître leur visibilité et les opportunités de financement.

Une finance véritablement dépolluée


Outre l'augmentation des montants alloués aux projet verts, qu’une définition plus précise de ce qu’est un actif "vert" au niveau de l'Union européenne contribuera à encourager, un défi majeur se pose. Il s'agit de passer d'une finance seulement "verte" à une finance "dépolluée", en diminuant drastiquement le financement des énergies fossiles, qui continue de croître (le financement bancaire mondial aux énergies fossiles extrêmes, les plus polluantes, a augmenté de 11% entre 2016 et 2017).


Les meilleures politiques RSE (responsabilité sociale et environnementale) ne renverseront pas l’objectif premier d’une institution financière : sa rentabilité. C’est pourquoi le rôle de la sphère publique, qui a en charge l’intérêt général, est indispensable, quand profitabilité et protection de l’environnement entrent en conflit.


Nous proposions dans une tribune signée en juin dernier dans Le Monde de mettre en place un système public de notation des institutions financières en fonction de leur comportement social et environnemental. La ville de Paris, en tant que lieu d’accueil de la place financière française, serait un acteur de poids pour encourager la mise en place de cette notation, en ligne avec son action très volontariste sur les dossiers environnementaux. La temporalité pour la mise en place d'une coalition d'acteurs publics et privés travaillant à cette notation est favorable, puisque les exigences de transparence sur ces financements – et donc les données disponibles - ne font qu’augmenter, comme en témoigne le règlement européen sur le reporting non financier en négociation au sein des institutions européennes, qui obligera notamment les institutions financières à publier un rapport annuel sur l’impact néfaste de leurs investissements sur l’environnement.


Gabrielle Siry a publié le rapport « Dépolluons la finance » à la fondation Jean Jaurès en 2019 et fait partie des lauréates 2020 de Women4Climate, programme du C40 encourageant les jeunes femmes actives dans la lutte contre le changement climatique